Portraits de pros

Interview de La Laverie, avec Amna et Jérémie

Par 3 juin 2020juin 4th, 2020Aucun commentaire

Cela faisait longtemps que certain.es l’attendaient, d’autres pensaient que c’était déjà le cas : l’association de promotion des arts de rue La Laverie a officiellement rejoint le réseau du LIEN ! On est très heureu.x.ses de les accueillir parmi les partenaires de la monnaie locale, car ils/elles organisent depuis déjà 4 ans des événements tous plus surprenants et amusants les uns que les autres. Alors on a voulu en savoir plus sur les « coulisses » ! Que ce soit sur les différentes activités de La Laverie, leur façon de voir le monde ou encore la place des bénévoles dans l’asso, Amna et Jérémie nous ont tout expliqué. Bonne lecture !

Bonjour à tous les deux et merci de me recevoir ! Pour commencer, pouvez-vous me présenter La Laverie ? Comment le projet a-t-il émergé ?

J : La Laverie c’est le résultat de la rencontre de différentes personnes à Saint-Étienne, qui se connaissaient plus ou moins, et avaient une passion commune : les arts de rue. On a fait le constat que beaucoup de stéphanois.es se rendaient à des festivals d’arts de rue comme celui d’Aurillac, attiré.es par l’émulation et la folie créative qui s’y trouvent ; mais qu’à Saint-Étienne il y avait très peu d’événements de ce type. On avait envie d’inverser la tendance en ramenant cette dynamique ici. Tout cela s’est soudé autour d’un groupe de personnes qui aimaient bien raconter des conneries, qui avaient envie d’accueillir des spectacles et d’en faire des occasions multiples de « créer l’événement ».

Le but c’est de faire redécouvrir aux gens un lieu de la ville comme ils ne l’ont jamais vu : créer une émulation collective pour créer un espace temporaire de folie dans la ville !

Au delà de la programmation des spectacles et des concerts, une large partie des évènements est réalisée par les bénévoles pour tout ce qui est de la scénographie, des animations, de la buvette, des repas… Le tout autour d’un thème différent à chaque fois. Pour chaque événement, l’idée est de transformer l’espace en fonction du thème, et se retrouver autour de spectacle que l’on programme. Le but c’est de faire redécouvrir aux gens un lieu de la ville comme ils ne l’ont jamais vu : créer une émulation collective pour créer un espace temporaire de folie dans la ville !

J’ai cru comprendre que depuis 4 ans que l’association existe, le projet a bien évolué. Est-ce que vous pouvez nous expliquer un peu l’historique de la Laverie ?

A : Effectivement au tout début du projet il y avait 3 copains, qui ont ouvert un local vers Châteaucreux. En 8 mois, il s’en est passé des choses dans ce lieu ! Des spectacles, des concerts… plein de propositions d’arts de rue. Assez rapidement le groupe d’ami.es s’est élargi. Puis l’équipe s’est rendue compte que le fait d’avoir un lieu fermé était contraignant et ne laissait pas assez de liberté pour des spectacles d’arts de rue.

C’est comme ça que le local a été mis de côté, et que l’on s’est mis.es à créer des événements dans l’espace public. Ça a changé pas mal de choses et ça nous a notamment permis de rencontrer un nouveau public : avant avec le local les gens du public faisaient la démarche de venir et devaient connaître le lieu. Là, dans l’espace public, il y avait aussi juste des gens qui passaient par là !

Puis vous avez élargi le champs d’activités au fur et à mesure, c’est ça ?

A : C’est ça : on a commencé à faire de l’accueil de résidences artistiques pour des compagnies de spectacle vivant. On a aussi démarré des projets d’action culturelle, dans le but de faire se rencontrer les compagnies artistiques et les publics que les institutions désignent comme « éloignés ». Plus récemment, on a lancé des formations à destination des bénévoles, dans le domaine de la technique et de l’artistique (stages, labos…).

En parallèle, le groupe est passé de 3, à 5, puis une dizaine. C’est le groupe qu’en interne on appelle les « 10 pas 10 », parce qu’il n’y a jamais exactement 10 personnes, mais ça tourne toujours plus ou moins autour de ce nombre !

C’est plus attirant que « Conseil d’Administration » ! Du coup est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus sur l’équipe qui compose La Laverie ?

A : Depuis 4 ans que l’association existe, on a eu besoin d’y consacrer de plus en plus de temps. C’est comme ça qu’on a embauché un premier salarié, Jérémie, en juin 2018 ; puis une deuxième salariée en mars 2019 [Amna].

J : Pour ce qui est de l’investissement bénévole, il y a différents niveaux : les « 10 pas 10 » se réunissent une fois par mois sur le mode des CA pour tout ce qui est du suivi du projet. Et lorsqu’on organise des événements, on mobilise un groupe plus large de personnes bénévoles, et ça peut être des personnes différentes qui s’investissent en fonction de leurs envies et dispos. En général pour chaque organisation d’événement un groupe de 10-15 personnes se constitue. On a une liste mail d’une centaine de personnes, à qui on envoie le thème quelques mois avant l’événement. Comme ça chacun.e peut décider de s’investir ou non, de proposer des idées sur le thème… C’est à géométrie variable ! L’idée c’est que lorsque l’on est bénévole pour La Laverie, il n’y a aucune obligation de participer à tout : on ne veut pas donner l’impression d’avoir mis le doigt dans un engrenage !

A : C’est tout à fait ça, il y a plein de manières de participer. Certain.es bénévoles nous aident à imaginer la scénographie, les animations… tout ce qui va faire l’identité de l’événement. Puis le jour J d’autres bénévoles qui n’ont pas participé à l’organisation en amont peuvent s’investir plus ponctuellement, sur le bar, l’accueil…

J : En fait le maître mot c’est de se retrouver ensemble pour « lancer la machine à conneries » puis les réaliser ! C’est ça qui fait qu’on aboutit à plein d’idées folles.

Et vous pouvez me citer des exemples de ces idées farfelues que vous avez trouvées pour vos événements ?

J : Alors comme ça en vrac on a eu : un concours de lancer de napperons en dentelle sur télévision ; un événement sur les « mutilations du travail » [en référence au thème de la biennale du design 2017 « les mutations du travail »] où des voyantes étaient là pour vous lire l’avenir ; des « arroseurs à rosé », habillés en rose et servant du rosé aux gens…

A chaque fois, l’idée est de rebondir sur le thème proposé pour le décliner de plein de manières différentes et animer l’évènement et donc l’espace public !

Pour revenir sur l’équipe de La Laverie : quel est le profil des membres de l’association ? Est-ce qu’elle se compose uniquement de professionnel.les du spectacle ?

J : Pas du tout, il y a tous types de profils ! Certain.es sont issu.es du milieu du spectacle, notamment parmi les « 10 pas 10 ». Mais on a aussi des médecin, éducateur spécialisé, menuisier, agriculteur, clown… C’est assez mixte, mais on a tous des affinités avec les arts de rue.

A : C’est intéressant de préciser que les salarié.es sont inclus.es dans les « 10 pas 10 » : la parole des salarié.es et des bénévoles est au même niveau, tout le monde peut prendre part aux décisions. On est organisé.es de manière totalement horizontale.

Après avoir parlé de votre organisation en interne, j’aimerais en savoir plus sur votre vision. Quelles sont les valeurs que vous souhaitez faire vivre à La Laverie ? Qu’est-ce qui vous anime ?

A : Comme on l’expliquait précédemment, la raison d’être de l’association c’est d’amener les arts de rue sur le territoire stéphanois, et par là créer de vrais instants de vie en commun.

L’idée est de permettre aux gens de se rencontrer, de discuter, de réinvestir l’espace public de leur ville, et cela en passant par le spectacle et l’amusement. En fait notre devise résume bien ça : « La Laverie : des arts pour brasser les disciplines, la rue pour brasser les publics » !

J : Les arts de rue, c’est une manière de voir les choses, ça croise différentes disciplines. Ce que l’on veut c’est aussi que les gens se croisent : quand on voit sur certains événements des gens que l’on ne connaît pas, c’est une réussite ! Ce qui nous rassemble c’est l’envie de s’amuser et de rencontrer d’autres personnes autour de l’organisation des événements. Notre but c’est de créer une ambiance conviviale, une culture commune et surtout de se faire plaisir.

A : Par moments, les événements sont aussi des occasions de créer des espaces de débat sur des sujets un peu plus « sérieux ». C’est ce qu’on avait fait il y a un an par exemple autour du spectacle Les Tondues – à propos des femmes tondues en 1944. On avait organisé une semaine de rencontres où on a pu questionner la mémoire collective, la domination masculine, les inégalités femme/homme, etc. On a aussi cette volonté de faire réfléchir les gens tous ensemble autour d’une thématique proposée.

J : Un autre point important lorsqu’on accueille des spectacles, c’est de faire en sorte que ce ne soit pas juste des artistes qui viennent, jouent puis repartent. On essaie de créer un événement plus large autour de ce spectacle, où les artistes ne sont pas là que pour le produit final. On veut leur laisser l’opportunité de prendre le temps de creuser le sujet. Par exemple, la metteuse en scène du spectacle Les Tondues, Périne Faivre , avait toujours voulu rencontrer Fabrice Virgili, historien spécialiste de la question des femmes tondues et qui a inspiré l’écriture du spectacle. On l’a invité à Saint-Étienne et ainsi pu contribuer à leur rencontre et à ce qu’ils puissent croiser leurs regards.

A : En fait on n’accueille pas un spectacle mais des équipes artistiques qui viennent avec un spectacle. On ne fera jamais deux fois le même événement, chaque proposition est unique. Même si on commence à avoir une « marque de fabrique », des façons de faire qui font un peu notre identité : choisir une thématique différente à chaque événement, sur laquelle on s’appuie pour transformer un lieu temporairement, avec une scénographie propre et unique. Et puis bien sûr il y a toujours un spectacle, un concert, et des animations à côté.

C’est un sacré travail ! Pour revenir à la raison initiale de cet entretien, je voulais parler de votre adhésion au Lien ! Qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre le réseau de la monnaie locale ?

A : Déjà il y a le fait que sur les événements qu’on organise on travaille au maximum avec des gens du coin et qui partagent nos valeurs, que ce soit pour les boissons, la nourriture, le matériel… On a le souci de la qualité de ce qu’on propose, et on essaie d’avoir peu d’impact par exemple en utilisant des matériaux de récup’ pour les scénographies. Je pense que Le LIEN et les personnes qui adhèrent au LIEN ont ce même souci éthique, ça raisonne.

J : On rejoint aussi les partenaires du réseau sur l’idée d’entreprendre de manière différente : dans ce qu’on fait, la question du sens nous importe autant que le résultat.

A : Et puis ça fait déjà plusieurs fois qu’on reçoit des LIENS quand on fait circuler les chapeaux à la fin des spectacles ! Ça veut dire que dans les publics qui participent à nos événements il y a des gens déjà sensibles à ces questions, voire pour lesquels il est évident que La Laverie est déjà adhérente. Finalement on vient acter un « lien » qui existait déjà !

J : Pour finir là-dessus je dirais que La Laverie peut aussi jouer un rôle pour promouvoir la monnaie locale. Dans l’espace public on brasse un public plus large qui n’a pas forcément entendu parler du LIEN. Si on peut permettre de faire le relais dans un cadre convivial, c’est cool !

Complètement, Le LIEN est aussi là pour que collectivement et le plus largement possible on réinterroge notre vision de l’argent et de l’économie. Au plus on sera à se poser des questions, au mieux on pourra ensuite agir ! On arrive bientôt à la fin de cet entretien, est-ce qu’il y a une actualité de l’association que vous aimeriez mettre en avant ? Un projet en cours, une annonce à faire passer ?

A : On l’a déjà mentionné un peu avant mais du coup une des grandes nouveautés pour l’association c’est la mise en place de formations pour les bénévoles. Pour l’instant on en a fait deux. La première était une initiation à la technique son et lumière. Parmi les bénévoles il y a des personnes dont c’est le métier, on les a donc embauchés pour qu’ils interviennent. Ça nous a permis de valoriser leurs compétences, et ça a permis aux autres bénévoles intéressé.es d’être formé.es gratuitement. La deuxième formation était sous la forme d’un labo de danse et clown, cette fois ouvert un peu plus largement, pas uniquement pour les bénévoles. Pour cette formation à prix libre de 3 jours on a fait appel à des intervenant.es extérieur.es à l’association.

Être bénévole c’est donner, mais c’est aussi recevoir.

J : Si on a mis en place ces formations c’est parce qu’on s’interroge constamment sur l’enjeu de « comment prendre plaisir à être bénévole ». Être bénévole c’est donner, mais c’est aussi recevoir. Cela nous semble important de trouver des moyens de valoriser leur travail, soit en le rémunérant, soit quand on ne le peut pas en trouvant d’autres moyens : offrir des formations, mais aussi passer des bons moments ensemble en organisant par exemple un banquet, un spectacle pour les bénévoles… C’est une manière de s’auto-remercier, de s’auto-féliciter !

Je termine avec une question plus ouverte : y a-t-il un sujet d’actualité plus général qui vous tient à cœur ou qui vous a marqué récemment, que vous souhaiteriez partager avec nous ?

A : Personnellement le sujet qui me préoccupe en ce moment c’est la façon dont avec le Covid-19, l’espace public n’existe quasiment plus, ou peut apparaître hostile à certain.e.s.

J : C’est vrai, d’autant qu’organiser des événements dans l’espace public était déjà devenu plus compliqué depuis les attentats de 2015. Dès que l’on déborde sur l’espace public, on doit appliquer des mesures sécuritaires qui parfois semblent disproportionnées.

A : Il faut rester vigilant.es sur les dérives possibles liées à la privation de certaines libertés. Il faut résister, faire en sorte qu’on ne nous désempare pas du peu de choses qui semblaient acquises : même ces choses peuvent disparaître. En cette période de confinement, certain.e.s réalisent à quel point l’extérieur enrichit l’intérieur, qu’on a besoin de se rencontrer, d’aller et venir comme on en a envie. On verra comment cela évoluera à la fin du confinement, mais en tout cas ça fait réfléchir !

Plus d’infos :

La Laverie : Des arts pour brasser les disciplines, la rue pour brasser les publics!

Association d’Arts de rue

Crédits photos :
– photo mise en avant : Valérie Robert
– corps de l’article, dans l’ordre de haut en bas et de gauche à droite : Rä2, Alex Beltran, Vincent Rubin, Alex Beltran, Rä2, Rä2, Rä2, Jérémie Guignand, Marine Delcroix.

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