Interview de Claude Vérots, gérant du GAEC de l'Esparcette et partenaire pour la centrale solaire

Édité par : Margot Simone

2019-06-19

Interview de Claude Verots, gérant de la ferme du GAEC de l’Esparcette
 

Partenaire du LIEN et d’ERE43, Claude accueillera sur les toitures de sa ferme la centrale solaire citoyenne de l’Esparcette, en phase de financement (voir tous les détails du projet et comment y contribuer ici : https://www.zeste.coop/fr/centrale-photovoltaique-esparcette ).

Nous l’avons interviewé pour vous : il nous raconte tout sur l’histoire de la ferme, comment l’activité a évolué et les défis que soulève aujourd’hui l’élevage en bio.
 

Bonjour et merci pour cette interview ! Pour commencer, peux-tu nous raconter l’histoire de la ferme ?

Bonjour ! Le GAEC de l’Esparcette est une ferme familiale : elle a d’abord été gérée par mon arrière-grand-père, puis mon grand-père, et mon père qui l’a reprise en 1978. Lorsque mon père l’a reprise, il a changé l’activité : nous sommes passé.es de l’élevage de vaches laitières à celui des moutons. Mes parents ont toujours cherché du sens dans leur activité. Dans les années 80 nous avions 200 brebis, et nous sommes montés jusqu’à 450 en 1995. Mon père était le gérant, mais toute la famille a participé : ma mère (même si elle travaillait à côté), et mes deux frères et moi depuis que nous étions petits.

En 2001 nous sommes passés en Bio : cela a permis d’officialiser des pratiques que nous avions finalement depuis longtemps. Nous cultivons nos propres céréales pour nourrir nos bêtes, sans utiliser de désherbants. Nous étions également déjà dans les critères pour ce qui est du traitement des animaux : pas plus de deux traitements par animal et par an, pour utiliser le moins de chimie possible. L’idée générale, c’est finalement plus de prévention, moins de production et moins de chargement1. Plus il y a d’animaux à l’hectare, plus on a de parasites et plus il est nécessaire de traiter.

Et vous dans cette histoire ? Comment avez-vous repris l’activité ?

Je me suis installé officiellement en 2006, même si j’étais déjà impliqué depuis tout petit. Le changement s’est fait par logique familiale, mais aussi par opportunité : notre voisin était parti en pré-retraite, et il avait besoin d’installer un jeune pour prendre complètement sa retraite. Nous avons donc repris une partie du terrain. Dans le même temps, un domaine de 18 ha géré par des cousins et des oncles se libérait. Nous l’avons repris pour en faire un terrain d’estive. Ce terrain d’estive se situant en zone sensible, classée Natura 2000, et pour faire sens avec le changement d’activité global, nous avons voulu que l’estive soit en bio. Au total, nous sommes passés d’une ferme de 45 ha en 2001, à 78 ha en 2006.

Pour détailler sur l’évolution de l’activité : le projet global est de retrouver du sens, aller plus loin sur le bio. Or en bio, la filière viande est compliquée. La clé est la vente directe aux consommateur.rices. Pour pouvoir y arriver, nous avons complété l’activité par l’élevage de porcs, en plein air intégral. Nous avons développé l’élevage, la transformation et la vente directe. Nous avons eu nos premiers cochons en 2006, et cela a bien fonctionné.

Dans toutes ces évolutions, j’ai beaucoup été supporté par ma femme, Delphine. Nous nous sommes rencontré.es autour de cette passion commune d’élever des animaux. A cette époque, elle sortait d’une licence de droit et s’interrogeait sur son orientation. Si son intégration à la ferme ne s’est pas faite de manière évidente – il n’est pas toujours facile pour une famille installée depuis des générations de s’ouvrir à de nouvelles propositions – elle a fini par s’installer avec moi en 2012. Elle est arrivée avec des envies différentes, notamment un projet de ferme pédagogique. Nous n’avons pas réussi à dégager assez de temps pour le concrétiser, mais cela a apporté une nouvelle dynamique.

Eh oui, parce que le bio ça prends du temps ! On pourrait acheter nos cochons à 100 kg et les garder moins longtemps, mais nous avons fait le choix de les prendre à 15 kg pour les élever nous-mêmes. Nous sommes attaché.es à notre autonomie : s’il existe bien entendu de l’entraide avec les fermes alentour, nous essayons de faire un maximum de choses par nous-mêmes. Mon père notamment avait choisi de garder sa moissonneuse batteuse pour moissonner lui-même, alors que beaucoup d’autres fermes font venir quelqu’un.e pour cela.

Maintenant que l’on connaît mieux votre historique, pouvez-vous nous en dire plus sur votre activité aujourd’hui ?

Sur les 78 ha que nous possédons, 23 ha sont dédiés aux champs et le reste aux prairies naturelles. Pour les champs, nous fonctionnons avec des rotations de cultures : les cochons restent sur les terrains environ 1 an tous les 6 ans. Nous installons alors des aménagements mobiles. Après les cochons, nous cultivons pendant 3 ans des céréales, puis pendant 2-3 ans de la luzerne. La luzerne est utilisée pour le fourrage et pour la régénération des sols. Nous sommes quasi-autonomes pour la production de nourriture pour nos animaux. Nous faisons une soupe à base de céréales pour nos cochons et nous nourrissons les brebis avec de la paille. Il y a juste pour les agneaux que nous sommes contraints d’acheter de la nourriture ailleurs.

Pour revenir aux cochons, nous avons malheureusement de plus en plus de contraintes au niveau des terrains. A cause de l’urbanisation, certains terrains sont devenus trop proches des habitations et nous ne pouvons plus y laisser nos bêtes. On est obligé.es de se tenir à distance. Et ça va très vite : en France, tous les 10 ans c’est l’équivalent d’un département qui est urbanisé et enlevé à l’agriculture. C’est de plus en plus difficile de maintenir des terrains…

Nous essayons aussi progressivement de diversifier nos activités. Nous avons fait des essais de culture de légumes, mais c’est compliqué au niveau de l’eau. Nous avons fait des légumes secs : flageolets, pois chiches, lentilles… Aujourd’hui nous n’avons gardé que les lentilles, mais nous aimerions relancer les pois chiches. Nous avons aussi un projet de fruitiers. Mais tous ces projets sont réalisables uniquement grâce à des coups de main de la part d’apprenti.es, de stagiaires, d’auto-entrepreneur.ses… Pour y arriver, il faut être nombreu.x.ses ! Il faut faire en sorte que les différentes activités/ateliers s’imbriquent les uns dans les autres, que cela forme des cycles. L’idée à long terme est d’impliquer les gens dans l’activité de la ferme, que les gens s’engagent financièrement. Que chacun.e s’occupe d’un atelier, complémentaire des autres, et que l’on place les gens au-dessus de l’argent ! En cela, la forme coopérative est très intéressante.

Et c’est là-dessus que vous vous retrouvez avec ERE43 ! Peux-tu nous raconter comment s’est faite la rencontre ? Qu’est-ce qui t’as motivé sur ce projet de centrale photovoltaïque ?

Je connais un des fondateurs d’ERE43, et quand le projet s’est monté j’ai tout de suite adhéré. Très vite, nous avons voulu concrétiser cette adhésion : nous sommes passés par ERE43 pour l’installation solaire au-dessus du bâtiment de transformation. Et ce qui nous a motivé.es à faire plus et se lancer dans ce projet avec vous, Le LIEN, c’est notamment notre relation avec les Artisons [Biocoop de Firminy, membre du réseau monnaie locale dès son origine]. C’est le seul magasin avec lequel nous travaillons2. Nous avons aimé le fait qu’il y ait du sens dans cette activité, et une vraie relation avec les petit.es producteur.rices. Les Artisons ont les mêmes valeurs que nous : mettre en réseau les personnes qui ont la volonté de sortir du capitalisme, de modérer les capitaux et placer l’humain devant, favoriser la coopération. L’agriculture est un milieu où l’on peut embaucher du monde et permettre aux gens de s’épanouir dans une activité.

L’idée avec cette centrale solaire c’est de pouvoir produire quelque chose pour la collectivité. Comme ce n’est pas de l’autoconsommation, ça ne nous rapporte pas vraiment : l’idée est plutôt de se dire « nous avons ces toitures qui peuvent produire de l’énergie, autant que cela serve pour le bien commun ». Et on espère que les gens seront sensibles à notre démarche : répondre à des besoins communs, bichonner les champs pour ne pas les détruire, produire une viande de meilleure qualité pour que les gens soient en meilleure santé. On pourrait simplifier, produire plus pour gagner plus et baisser en qualité, mais ce n’est pas notre philosophie.

Quels sont vos projets pour l’avenir ?

Comme je le disais, diversifier l’activité pour être plus autonomes et approfondir notre démarche bio. Nous avons notamment le projet de passer en biodynamie. Nous avons essayé pendant un an, mais cela demande d’y dédier beaucoup de temps et d’être plus nombreu.x.ses. Mais nous n’abandonnons pas !

Peux-tu m’en dire plus sur la biodynamie ?

Bien sûr : la biodynamie, c’est un peu la spirale du bien vivre. C’est utiliser tout ce qu’on ne connaît pas ou plus : les énergies du sol et du ciel, pour renforcer la vitalité des êtres vivants (ceux qu’on élève, ceux qu’on cultive, ceux qui nous aident à cultiver). L’idée est d’aller vers une agriculture plus durable, plus respectueuse des êtres vivants. La biodynamie est aussi plus respectueuse des agriculteur.rices : on maximise le confort de travail. C’est un investissement pour le futur. Et en plus cela permet d’améliorer le goût et l’odeur des aliments.

Pour résumer, je vois mon travail à la ferme comme un « boulot passion ». Le matin je fais le tour de mes brebis, je leur parle… C’est un métier difficile, dans lequel il n’y a pas de normalité : chaque jour nous devons faire face à des imprévus. Mais c’est un métier plein de richesse, on invente, chacun.e développe des techniques différentes…

Pour conclure cet entretien, as-tu une anecdote ou un sujet d’actualité dont tu voudrais parler ?

Eh ben ça tombe bien, j’ai vu passer un truc marrant la semaine dernière : un agriculteur a lancé ce qu’il a appelé le « défi du slip ». L’idée est d’acheter trois slips en coton, en enterrer deux dans ses parcelles et en garder un en témoin. Il faut les déterrer au bout de 90 jours, et voir comment ils se sont dégradés ! Celui qui a les slips les plus « pourris » a gagné, car cela signifie qu’il a un sol de bonne qualité. Ce défi permet de mettre en avant l’importance des plantes et animaux du sol et améliorer la prise de conscience collective sur le fait que l’on a des sols de plus en plus pauvres. C’est aussi montrer grâce à un défi décalé qu’il y a une nécessité de prendre soin de ce qu’on a, et qu’il est possible de « soigner » nos sols et les aider à se régénérer.
 

1Le « chargement » permet de calculer les surfaces nécessaires en fonction du nombre d’animaux en élevage. Cet indice de densité du bétail est un des indicateurs de la pression exercée par l’élevage sur l’environnement. L’unité de référence est l’ « unité gros bovin », UGB (basée sur le nombre de vaches à l’hectare). Pour avoir un ordre d’idée : la moyenne des élevages en Haute-Loire est à 1 UGB/ha, on considère qu’un élevage bio doit se situer autour de 0,75 UGB/ha maximum, et le GAEC de l’Esparcette est à 0,6 UGB/ha.

2Le reste de la distribution se fait sur les marchés, par les AMAP, et par la vente directe à la ferme.

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